Chapitre 5 – Les remontées acides des soldes Steam

Depuis deux ans, les soldes Steam (les vraies, les velues, celles qui avaient des jeux à la con dedans) sont moins l’occasion de claquer son PEL dans des offres kétounépéparéfouser que celle de se plaindre des remises proposées. Oui, oui, se plaindre parce qu’on nous permet de payer moins cher, mais pas assez moins cher. Si cette histoire commence comme un caprice d’enfant gâté, ce n’est pas complètement par hasard et n’est pas uniquement la faute de Valve.

A en croire certains, les années précédentes permettaient d’acheter les derniers AAA à -75% trois mois après leur sortie. Dans les faits, les daily deals maintenaient une forme de besoin compulsif de consulter quotidiennement le magasin pour ne pas rater une bonne affaire et les votes de la communauté donnaient aux clients l’impression qu’ils maitrisaient un élément même infime en accordant un rabais plus important à un produit plutôt qu’à un autre.

Si Steve Jobs avait créé les soldes Steam, on aurait sans doute prétendu qu’il s’agissait d’une révolution et c’était le cas en quelque sorte. Le magasin Steam était encore épargné par l’invasion du Chaos de Greenlight, une grande majorité des promos concernaient donc des jeux d’une certaine qualité ou tout du moins reconnus comme tels (on en a gros). Les prix du dématérialisé ont rendu obsolètes les magasins physiques et ont incité des joueurs qui pirataient autrefois à rentrer dans le droit chemin (pour mieux prendre les sentiers détournés). Les bundles viendront terminer le travail.

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Vers le backlog infini et au-delà !

La révolution qui venait d’avoir lieu, c’est la réévaluation du prix psychologique. Un jeu neuf à 45€ ? Aucune promo conséquente même des mois après la sortie ? La norme pendant des années, une excuse au piratage pour beaucoup et un frein mental insurmontable aujourd’hui à qui a vu tant de produits soldés de façon massive.

Surtout que les soldes Steam ont entrainé la naissance d’un monstre sous-marin : les échanges. Le trade de jeux s’est très vite développé entre les différentes régions du monde, créant à la fois une nouvelle monnaie, la clé Team Fortress 2, un objet virtuel au cours fluctuant et un véritable réseau de sites pour faciliter ces rencontres entre vendeurs et acheteurs (TF2Outpost, Steamtrade…).

Le principe : un habitant des pays de l’Est de l’Europe (beaucoup de russes et d’ukrainiens dans le milieu) n’a pas les mêmes prix d’achat sur le store Steam qu’un français ou un allemand, questions de niveau de vie, de pouvoir d’achat, un raisonnement économique que l’on retrouve dans tous les domaines commerciaux (le Big Mac ne coûte pas la même chose en France ou au Brésil). Du coup, il peut proposer les jeux moins chers aux habitants des autres pays et se faire payer en clé TF2 ; clés qu’il pourra revendre sur le marché Steam pour remplir son porte-monnaie uniquement utilisable sur le magasin ou plus probablement sur des sites obscurs où il pourra les échanger contre des virements Paypal ou en Bitcoins.

Bref, en période de soldes, il était possible, facile, encouragé et même pour les plus intégristes considéré comme une hérésie de ne pas profiter ainsi du système. Peu de joueurs n’ont pas trempé ne serait-ce que le bout de l’orteil dans ces eaux troubles, alors qu’elles semblaient (et qu’on tentait de se persuader qu’elles étaient) si limpides, si accueillantes et si vertueuses.

Seulement, chez Valve, on dispose visiblement d’un accès Internet, des chiffres de vente selon les pays / régions et d’une calculette. Ils ont dû y coller un stagiaire de troisième, en lui disant « vas-y, fais un tableau, ça t’occupera ». Au bout d’un nombre surprenant de mois pendant lesquels le système tournait à plein régime, les résultats sont arrivés. Valve a donc annoncé un léger changement dans ses conditions d’utilisation et en décembre 2014, les jeux deviennent désormais region lock, ce qui signifie dans la langue de Serge Aurier : « lé batar g pe plu HT mé je pa cher dan 1 pailli du tier monde ». En moins bien écrit.

 

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Quoi ? Ni Mafia 3 ni Civ6 en promo pour Halloween ? Ça va mal se mettre !

Et là, on a esquivé de peu que des gens descendent dans la rue. Les mauvaises langues diront que c’est la perspective de l’activité physique qui a rebuté au dernier moment ces défenseurs de leur propre droit à profiter. Mais si on lit les réactions sur les réseaux sociaux sans filtrer l’exagération que permet l’anonymat sur Internet, on peut avoir l’impression que Valve vient de fracturer la porte d’entrée des gens et de souiller le canapé. Alors qu’il n’a fait que réagir très (trop ?) tard à une situation qui durait depuis longtemps et en a profité pour prendre en compte la TVA selon le pays d’achat. Vieux motard que jamais.

Car soyons réalistes, cette situation ne pouvait pas être éternelle et si Steam ressemblait jusqu’ici à un rêve mouillé de gamer, il reste une entreprise à but lucratif. Il serait intéressant de pouvoir comparer les chiffres de vente entre les soldes « d’avant » et celle « d’après » mais Valve garde ces informations précieusement ; dans ces conditions, difficile de savoir quel est l’impact réel de ce changement sur les ventes et notamment durant ces foires à la saucisse.

De plus, les éditeurs ont sans doute poussé gentiment au cul du bestiau pour que les ventes de leur dernier bébé ne soient plus localisées à 95% sur un store régional low cost. Les prix européens semblent d’ailleurs parmi les plus chers quand on compare avec les prix en dollars US. Quand on voit certaines disparités, le montant obtenu par l’éditeur / studio peut grandement varier ; aucun retour de professionnel du secteur n’a à ce jour fait état de conséquences graves (fermeture de studio, petitsuicide en direct sur twitch…) à ce théorique manque à gagner mais nul doute que la pression des ayants droits a contribué à l’arrivée de ce changement.

Aujourd’hui, il est possible de tenter de profiter de ces prix mais cela implique de passer par un VPN qui vient fausser sa véritable localisation. Ce risque élevé de se voir supprimer son compte Steam pour cause de violation des conditions d’utilisation se tente éventuellement sur un nouveau compte crée pour l’occasion, pas quand il y a en jeu sa bibliothèque de trois cent titres dont les deux tiers sont dans la catégorie : « trop bien mais j’ai pas encore eu le temps d’y jouer. Je te laisse, je retourne sur CS / Rocket League / autre jeu sur lequel j’ai dépassé les 200h ».

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Je ne savais pas quoi faire cet hiver, ça tombe bien j’ai jamais joué à Super Mario sur NES.

Le marché gris (ces revendeurs de clés obtenues par l’opération du Saint Esprit si si j’te jure c’est légal t’as vu) étant un sujet à part entière, je me contenterais de simplifier en reliant les problématiques de son utilisation à celles déjà évoquées : l’objectif reste de payer moins cher que le prix normal, en laissant de côté toute considération éthique. Mais bon, j’ai payé hein, je suis pas un pirate.

Le ton volontairement provocateur que j’emploie depuis quelques dizaines de lignes n’est motivé que par la forme qu’ont prises les réactions à ce changement ; le fond n’étant pas forcément plus reluisant (« ils sont cons, j’aurais plus acheté s’ils avaient gardé l’ancien système, tant pis pour eux ») mais est déjà plus intéressant, ne serait-ce que psychologiquement.

Je ne juge pas ces décisions personnelles, après tout le « bon » prix d’un produit est celui que les gens sont prêts à payer pour l’obtenir. Si la barre est trop haute (ou dans ce cas, encore plus insidieux, « plus » haute qu’avant), pas d’achat. Logique. Je ne défends pas non plus Valve pour sa position ; ils sont les premiers responsables d’avoir provoqué cette situation et l’entretiennent toute l’année avec des promotions hebdomadaires et même quotidiennes en dehors des soldes d’été, d’hiver, de Pâques, d’Halloween, etc…

 

Mais on en redemande…

Ce que je constate surtout, c’est la transformation profonde que ces soldes ont entrainé sur les habitudes de consommation des joueurs. En quelques années, nous sommes nombreux (car j’en fais partie) à avoir suivi ce schéma :

– Achats en boîte, neufs ou occasion (Fnac, Games, magasins spécialisés) ou piratage

– Ouverture d’un compte Steam, premiers achats timides

– Soldes Steam en mode « j’me tranche la gorge », explosion du nombre de jeux sur le compte

– Apparition des bundles, nouvelle explosion

– Multiplication exponentielle des titres disponibles sur Steam via Greenlight

– Multiplication exponentielle du nombre de bundles

– Apparition du concept de backlog, lassitude, achats sans jouer

– Ressenti grandissant que 90% des bundles sont pourris

– Réduction en quantité des achats de jeux / bundles

– Ressenti grandissant que les soldes sont pourries

– Sortie des fourches, du goudron et des plumes

Avec un peu de recul, ces étapes ont été franchies en peu de temps (trois-quatre ans, c’est court à l’échelle d’une industrie même aussi jeune que celle du jeu vidéo) et on atteint un point de rupture. Sans doute atteint il y a quelques mois d’ailleurs. Trop de jeux disponibles / déjà achetés, pas plus de temps pour y jouer qu’avant, moins de visibilité pour les nouveaux bons jeux indés noyés dans la masse de produits faisandés programmés à l’arrache sur Unity, GameMaker dans le meilleur des cas (RPG Maker si on a pas de bol), devant de l’affiche trusté par les déclinaisons trimestrielles d’Assassin’s Creed, Hitman ou Callof…

A mesure que le marché s’étoffe, que de nouvelles formes de gameplay émergent, impossible de jouer à tout. Certains mettent même en avant une courte durée de vie comme une qualité : un jeu que vous pourrez finir et non pas y jouer 10h avant de passer à autre chose sans jamais voir la fin ! Ce qui aurait été une hérésie à une époque pas si lointaine où la quantité de contenu était mise en avant… Selon les théories fondamentales du capitalisme, cette situation est censée se réguler d’elle-même, moins d’achats, donc moins de développement opportuniste de jeux pourris juste parce qu’à une époque, sortir sur Steam était l’assurance de vendre, donc écrémage des studios, plus de qualité, rince, repeat. Mais quand on connait la face cachée de la main invisible…

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Ton rêve de voir de belles soldes Steam ? Tu peux t’asseoir dessus…

J’en viens à espérer une pause, histoire de profiter réellement de ces dépenses ou d’honorer comme il se doit ces cadeaux, une période sans nouveautés, que s’arrête un instant la farandole, qu’on puisse se satisfaire de ce qu’on a plutôt que de courir vers le prochain jeu qui viendra attendre son tour avec les autres. C’est évidement aussi irréaliste (et donc indispensable) que l’An 01: la machine doit continuer de tourner mais elle a déjà plusieurs fois changé de forme et de vitesse par le passé. L’avenir nous dira quelle direction prendra l’industrie et comment Steam aura accompagné cette évolution. Ça sera forcément pas triste.

Ce petit tour d’horizon n’est que l’avis personnel déjà publié d’un Steamaholic repenti un peu fatigué des incessantes rengaines du niveau PMU du coin concernant les soldes Steam, sans aucune exhaustivité (j’ai à peine évoqué les bundles, les politiques des autres magasins en ligne, l’importance de CPC Gifts sur la forme actuelle de mon backlog ou encore l’influence du financement participatif (Kickstarter) sur l’actuelle offre vidéo ludique) et encore moins d’objectivité. Je vous devais bien ça.

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