NeoFeud – Au futur imparfait

Les images semblaient pleines d’idées, fourmillant de détails, présentant un futur entre bidonvilles et châteaux dans le ciel. Cités flottantes dorées, ruelles sombres abritant des robots accros à la drogue, bureaucratie digne de Terry Gilliam et transhumains, voilà le décor de NeoFeud. Bon, en y regardant de plus près, le dessin a un style… particulier.

Mais on est pas du genre à se laisser rebuter par une apparence au premier abord peu engageante. Surtout quand le contenu mélange une quantité d’influences assez phénoménale. Asimov, Game of Thrones, Deus Ex, Philip K. Dick et tous les classiques de la science-fiction y passent. Mais au-delà de tout ça, il y a un jeu aussi.

Derrière SilverSpook Games, le studio hawaïen qui a développé le jeu, se cache Christian Miller, auteur en solo de ce point&click. Il m’a fourni une version complète du jeu pour que je puisse en parler ici. C’était l’instant full disclosure, vous pouvez sortir le goudron et les plumes.

On retrouve une interface classique à la Sierra, avec son curseur qui symbolise la façon d’interagir avec l’environnement : l’œil pour regarder, la main pour prendre ou la bouche pour causer. Les habitués du genre ne seront pas perdus, une fois le coup de main pris.

Dans la peau de Karl Carbon, un ancien flic devenu gratte-papier administratif, on explorera ce monde cauchemardesque où règne une monarchie de grandes familles industrielles, devenues les véritables maîtres de la Terre et au-delà. Intrigues politiques, expériences génétiques ayant créées de nouvelles espèces, intelligences artificielles autonomes qui se battent pour leurs droits, l’ambiance n’est pas joyeuse, sauf chez ces puissantes dynasties aux noms reconnaissables.

On découvre Karl dans sa vieille bagnole pourrie sur le trajet du boulot. Il aurait bien aimé fumer sa smartclope tranquille, mais il atteint bien vite le niveau de nicotine quotidien autorisé. Son bras mécanique d’ancienne génération lui joue des tours mais il n’a pas les moyens de s’en payer un neuf. En entrant dans le bâtiment où il travaille, la file d’attente est composée d’androïdes, d’humains aux bras de poulpes et autres prédicateurs de l’apocalypse. Ils attendent de passer leur test de conscience afin de déterminer s’ils ont le droit d’être considérés comme des être dotés de conscience. Bonne ambiance.

L’histoire partira bien vite dans un jeu d’échec se jouant à des niveaux bien plus élevés que le sien, mais Karl, accompagné de personnages hauts en couleurs bien que parfois caricaturaux, va jouer un rôle dans ce complot politique et idéologique. Un scénario parfois bordélique auquel j’ai bien accroché, et heureusement parce que si NeoFeud est un gloubi-boulga cyberpunk avec une pointe d’uchronie, on ne peut pas dire que la partie technique soit aussi réussie.

Au premier rang des accusés, les graphismes. Si certains plans sont plutôt corrects, l’ensemble est tout de même un peu brut. Le style manque de clarté, de précision, rien n’est vraiment joli. On comprend ce qu’il se passe à l’écran, mais le dessin n’est pas de très bonne qualité. Cela lui confère tout de même une apparence assez unique et très personnelle.

Par contre les animations sont pour la plupart assez raides et sommaires, pour ne pas dire ratées dans la plupart des cas. Ce n’est clairement pas la qualité première du titre. Sinon, à part une scène « d’action » un peu pénible, on évolue plutôt confortablement dans le jeu, avec la possibilité d’accélérer les déplacements.

L’ambiance sonore est par contre réussie, entre la musique (entièrement composée par l’auteur) assez sympa et bien dans l’esprit et les doublages en anglais réalisés en partie par Christian Miller et sa femme qui sont tout à fait honorables. Cela apporte une touche de crédibilité aux personnages appréciable.

J’ai trouvé le scénario de bonne qualité ; il emprunte certes beaucoup à la culture SF mais également musicale ou à l’histoire politique récente mais il tient plutôt bien la route. Peut-être que parfois certaines références sont trop spécifiques et pas assez intemporelles mais l’auteur en profite pour passer son message sans non plus nous noyer dans un discours idéologique.

Pour $15 (sur Itch.io par exemple), NeoFeud offre une dizaine d’heures de jeu qui s’avèrent être un très bon moment pour tout fan de point&click et de SF. Christian Miller sait mixer humour et dilemmes moraux sans jamais frustrer avec des énigmes biscornues. Passez le cap des graphismes un peu particuliers et vous découvrirez, sous le vernis un peu amateur, une histoire agréable à suivre et un jeu qui mériterait de franchir l’étape Greenlight. Ajoutons tout de même qu’une démo est dispo sur Itch.io et qu’un Patreon est ouvert pour l’écriture de la suite.

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