Dune – Désensablage nécrophilique

Difficile de se dire que des gens nés après la sortie de ce jeu sont aujourd’hui majeurs. Certains ont peut-être même le permis et voté Sarkozy. En revoyant ces images qui ont fortement marqué mon expérience vidéo-ludique, en écoutant cette musique qui prouve qu’il y avait déjà de sacrés artistes chiptune à l’époque, je me sens comme Céline Dion après l’amour : j’ai pris un gros coup de vieux. [Article évidemment écrit avant le décès de René]

Sorti en 1992, alors que l’équipe de France rate son Euro, que Bill Clinton commence son premier mandat, que la Dance commence à envahir les ondes radio et qu’Isaac Asimov vient de mourir, je découvre ce jeu du haut de ma dizaine d’années. Bienvenue dans l’instant vieux con.

Vous ferais-je l’insulte de vous raconter le pitch de Dune ? Cette saga de science-fiction de Frank Herbert nous plonge dans une intrigue intergalactique qui a pour décor principal Dune, ou Arrakis comme la nomment les Fremens, les autochtones. Cette planète est la seule où l’on peut trouver de l’épice, drogue essentielle au voyage spatial et donc source de complots et de trahisons.

La famille Harkonnen était chargée de l’exploitation de l’épice depuis des années, quand l’empereur Padisha Shaddam IV donne cette lourde responsabilité à la famille Atréides. C’est à ce moment que débute l’histoire du bouquin, du film et du jeu. Les Atréides, habitués à leur planète d’océan et de pluie, débarquent donc sur une Dune aride où le sable et la roche sont l’unique décor. Le film de Lynch prenait des libertés sur l’œuvre originale, le jeu s’offrira le même luxe.

Le narcissisme chez les jeunes...
Le narcissisme chez les jeunes…

Dans la peau de Paul, le fils du duc Leto, chef de la famille Atréides, nous allons découvrir cette planète hostile et fascinante. L’empereur nous a confié une tâche : récolter de l’épice. Ce qu’on peut traduire par : devient Heisenberg, monte le cartel de Carthag et file-moi la came quand tu l’auras produite. Faillir à cette mission n’est pas une option, les Sardaukars, les CRS de l’empereur, sont impitoyables.

Le duc Leto nous demande alors d’aller à la rencontre de ce peuple mystérieux et distant, les Fremens, afin de les convaincre de travailler pour nous, pendant qu’il reste peinard au palais de Carthag. Il est temps d’oublier la crise d’ado de Paul et d’écouter son père, ce fainéant qui osera prononcer la phrase mythique : le dormeur doit se réveiller…

Dune se présente sous la forme d’un jeu d’aventure du genre point&clic dans lequel on passe d’écran fixe en écran fixe. Particulièrement fins, les graphismes de Cryo sont un régal pour les yeux… pour un jeu de l’époque. Rien de honteux aujourd’hui non plus mais sur une résolution moderne ça picote.

Il veut un câlin je crois.
Il veut un câlin je crois.

Accompagné de Gurney, un conseiller de la famille et tuteur de Paul, on sort du palais Atréides pour découvrir le désert. Ciel bleu pur, soleil implacable, sable à perte de vue, bienvenue sur Dune. On grimpe dans un ornithoptère, mélange d’hélicoptère et d’insecte, pour partir en direction du premier sietch indiqué par Gurney.

Les sietchs, ces grottes qui émergent d’une dune de sable ou d’un amas rocheux (et non des Siths brésiliens), sont les lieux de vie des Fremens. Une bonne partie du jeu consistera à voyager de sietch en sietch pour rencontrer les leaders de tribus et tenter d’en faire des alliés. Pour l’heure il s’agit d’obtenir de l’épice et donc de mettre une première équipe sur le coup. Arrivé sur place, le Fremen se montre accueillant et accepte de travailler pour nous.

L’accord conclu, Gurney met le doigt sur un détail primordial pour la survie dans un monde sans eau : les distilles. Ces combinaisons recouvrent le corps entier et ont pour but de permettre la récupération et le recyclage de l’humidité du corps. Ainsi équipé, un homme a une petite chance de survivre dans le désert. Il va donc falloir en obtenir et le Fremen rencontré nous indique un nouveau sietch sur la carte. Un coup d’orni plus tard, nous voilà équipé et des distilles sont également envoyés au palais.

De retour auprès du père de Paul, on remarque que la journée a avancé ; le soleil est plus haut dans le ciel. C’est un des points central du gameplay de Dune : le jeu est en temps réel. Si on glande à la fraicheur des grottes, dans les jupes de sa mère ou au milieu du désert, la récolte de l’épice continue et les nuits succèdent aux jours. Très rare dans un jeu d’aventure, cette distillation au compte-goutte du rythme rend l’immersion intense.

On progresse, on rencontre de plus en plus de tribus qui travaillent pour nous, la récolte d’épice devient notre priorité puisqu’en visitant le palais, on découvre une salle de communication. À peine l’avons-nous découverte que l’Empereur, tel une vulgaire racaille, commence son racket en nous ordonnant de lui envoyer toujours plus d’épice à un rythme de plus en plus élevé. D’autres personnages nous rejoignent, on négocie de l’équipement de récolte auprès de contrebandiers, on donne des ordres aux Fremens sur la carte… jusqu’à ce que Jessica, la mère de Paul, n’ouvre la voie vers d’autres horizons plus mystiques.

Allez, écoute ta mère, Paul, et prend de la drogue !
Allez, écoute ta mère, Paul, et prend de la drogue !

Le jeu est une invitation au voyage, les décors sont à la fois majestueux et désespérants, les dialogues avec les tribus qui travaillent pour nous deviennent un peu répétitifs à force mais chaque rencontre avec un nouveau protagoniste relance l’intérêt. Contrairement à l’histoire des bouquins ou des films, les Harkonnens sont toujours présents sur Dune. Ils ne comptent pas se laisser évincer de l’activité la plus lucrative et prestigieuse de l’univers sans réagir et la menace va grandir au fil du jeu…

Des hallucinations, des grottes remplies d’eau sacrée, de la télépathie, des plans de bataille, des défaites, des promenades nocturnes dans le désert, une inévitable romance, des vers des sables, des trahisons et des empoisonnements attendent Paul dans sa quête intérieure et son combat pour sa famille. La linéarité du scénario est compensée par la liberté offerte dans la gestion des tribus, la taille de la carte à explorer est immense, un trajet d’un sietch à un autre pouvant durer plusieurs heures, il faudra parfois survoler le désert pour y dénicher des lieux cachés, certains Fremens nous dévoileront de nouveaux lieux s’ils ont suffisamment confiance en nous… Il faudra vaincre leur méfiance car la peur est la petite mort.

L’histoire est une adaptation libre de l’œuvre de Frank Herbert, suffisamment fidèle pour ne pas être une trahison mais assez originale pour rester intéressante pour ceux qui connaissent les bouquins par cœur. Le jeu est riche, mélangeant plusieurs gameplay (exploration, aventure, gestion, stratégie…) et innovant avec la gestion du temps qui passe.

Parle moi de ton monde natal...
Parle moi de ton monde natal…

Si d’autres point&clic ont mis en pratique ce concept, ça m’intéresse, rappelez-vous les heures les plus sombres et dénoncez-les ! La durée de vie est relativement courte, compter une dizaine d’heures de jeu, ce qui reste plus que The Order. Mais pour un jeu qui a aujourd’hui 23 ans, en terme de prise de risque et d’ambition, il met une branlée aux jeux modernes, une main dans le dos une main dans la poche.

Une version CD est sortie quelques années plus tard, apportant une amélioration graphique et un rendu sonore de meilleure qualité et des voix digitalisées ; les deux versions ont un charme particulier (et un fort gout de nostalgie pour moi) mais c’est la version CD avec voix qui est proposée en abandonware, le tout déjà configuré pour tourner sur un OS moderne. J’ai même vu des gens y jouer sur smartphone via émulateur… Pas d’excuse de prix ou de compatibilité, vous êtes prévenus.

Ce monument du jeu vidéo n’a vieilli que visuellement, tout le reste étant de grande qualité. J’invite tous les amateurs de point&click qui n’ont pas encore mis leur souris dessus à se lancer dans l’aventure, histoire de constater que si tout n’était pas mieux avant, il y avait tout de même des artistes capables de transporter le joueur avec talent dans une belle aventure.

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