Gremlins Inc. : fourberie industrielle

J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un jeu avec les personnages du film. Je ne pensais pas que le terme était libre de droits. L’apparence steampunk des images m’a alors interpellé et rappelé les gnomes d’Arcanum. Enfin le complexe plateau de jeu a fait frémir mes petits doigts : j’adore les jeux de société. Surtout quand il faut être un truand pour gagner.

L’avantage avec les Gremlins, c’est qu’ils peuvent apparaître comme sympathiques tout en gardant un côté soupçonneux. C’est parfaitement adapté : il s’agit clairement d’un jeu de pourri, où empêcher les autres de progresser sera notre principale occupation. Un peu comme quand lors d’une partie de Munchkin, l’infortuné premier joueur à atteindre le niveau neuf se prendra les sept plaies d’Egypte sur le coin de la gueule.

Développé par Charlie Oscar, studio basé à Vilnius (capitale lituanienne popularisée par un certain Bertrand C.), Gremlins Inc. est l’oeuvre d’Alexey Bokulev. Auteur déjà connu pour Eador Genesis (et son remake Masters of the Broken World), honnête jeu de stratégie clairement inspiré par Heroes of Might & Magic (bien que terriblement répétitif), il ne laissait pas présager que son projet suivant serait un jeu de société. Le fait que le producteur Sergei Klimov soit un ancien de Daedalic et de Larian non plus mais c’est bien autour d’un plateau, de cases et de cartes que Gremlins vous propose de vous réunir avec vos futurs ex amis.

Le plateau de jeu.

Concrètement, une partie de Gremlins se joue de deux à six joueurs et où les conditions de victoires peuvent varier entre atteindre un certain nombre de points de victoire ou être le premier au score au bout d’un certain nombre de tours. Vous disposez de six cartes, aux effets liés à un type de case, qui vous serviront également pour vous déplacer, mais dans ce cas vous devrez les défausser et donc ne pas profiter de leurs effets. Vous piochez à chaque carte jouée, vous en aurez donc toujours le même nombre en main. Certaines cases vous apportent des bonus, d’autres des malchances et le plateau ne peut être parcouru qu’en suivant les flèches.

Comme au Monopoly, vous pouvez aller en prison, que ce soit en piochant la mauvaise carte ou par l’action d’un autre joueur. Je ferais mieux de dire : vous irez en prison plusieurs fois par partie tant les conditions qui peuvent vous y conduire sont nombreuses. Mais même enfermé vous pourrez jouer et peut-être mettre des bâtons dans les roues de vos adversaires…

La justice se joue aux dés chez les Gremlins.

Pour remporter la victoire il faudra se rendre sur les principaux lieux (le casino, le tribunal, l’usine… qui proposent tous des actions spéciales) et jouer les cartes correspondantes. Les plus rémunératrices en points de victoire vous réclameront de l’argent qu’il est plutôt facile de gagner. Mais entre les amendes, les vols ou les malchances qui vous tombent dessus au mauvais moment, il est encore plus facile de perdre votre bas de laine au profit des autres joueurs car les Gremlins, en tant que créatures capitalistes, trouvent toujours un moyen de gratter des sous…

A intervalles réguliers, le joueur qui aura accumulé le plus de voix (par effets de cases ou des coups tordus) un joueur sera élu gouverneur et bénéficiera de nombreux avantages, au delà du point de victoire automatiquement gagné pour l’occasion. Il n’aura plus à payer de taxes sur les cases correspondantes ni de pots de vins à la police qui le saluera au lieu de le fouiller sans ménagement. L’inconvénient de cette situation est que certaines cartes réservent un sort particulier au gouverneur qui sera donc la cible à abattre durant son mandat (une vingtaine de tours si rien ne vient remettre en cause sa position).

Je vois surtout que le policier aujourd’hui doit être conscient de la tâche morale qui lui décombe.

La première partie contre l’IA vous permet de comprendre le principe mais c’est évidemment en multijoueurs que ce jeu prend toute sa saveur. Déjà parce que les adversaires informatiques sont particulièrement abrutis, mais surtout, contre des joueurs dotés d’un minimum de réflexion, on se rappelle qui a tenté de vous envoyer en prison à sa place, qui vous a volé la carte que vous comptiez jouer au prochain tour ou qui a été élu gouverneur en truquant les votes pour mieux se venger dès que possible. On se moque des jets de dés qui transforment une prise de risque en échec lamentable. On trépigne, on serre les fesses, mais surtout on s’amuse.

Le rythme est parfaitement géré par l’horloge qui oblige à jouer suffisamment vite sous peine de voir l’IA choisir notre action à notre place, les tours s’enchaînent sans que l’on voie le temps passer. Au vu des mille et une façons de se faire détrousser ses points de victoire, une partie n’est jamais perdue d’avance.

Une des nombreuses fourberies qui vous attend.

Le design du plateau est très réussi avec son côté steampunk, ses dirigeables, ses personnages en costumes et ses objets improbables dignes de Géo Trouvetout. Assez lisible et offrant plusieurs chemins possibles, je ne lui reprocherais qu’une tendance à cacher le sens des flèches lorsque les cases sont proches, en tous cas lors des premières parties. Les illustrations des cartes sont du même tonneau même si elles sont visiblement l’œuvre de plusieurs artistes et manquent donc parfois de cohérence de style entre elles.

Petit décalage entre les styles graphiques mais ça reste sympa.

Les mécaniques de jeu tournent parfaitement, le choix des conditions de victoire permettent des parties plus ou moins longues, l’ambiance visuelle et sonore est très sympathique et le multijoueur est stable et d’une simplicité appréciable (il suffit de quelques clics pour lancer ou rejoindre une partie). Peu de frustration en cours de jeu, si ce n’est que les actions des adversaires ne sont parfois pas affichées assez longtemps pour pouvoir tout suivre même s’il est possible de revoir les coups joués sur la frise temporelle en bas de l’écran (mais pendant ce temps, le temps continue de tourner et vous ratez la suite…).

à noter aussi la qualité de la traduction, cela faisait longtemps que je n’avais pas joué à un jeu en français et c’est suffisamment rare pour être signalé. Ce n’est qu’un détail mais il s’ajoute à une longue liste qui confirme le niveau de finition dont a bénéficié le jeu. On oublierait presque qu’il s’agit tout de même du minimum quand on souhaite vendre un produit quand on voit certains titres sortir perclus de bugs mais c’est tout à l’honneur de Charlie Oscar.

Le million, le million !

Gremlins Inc est une belle réussite qui, comme tout jeu de société, prendra toute sa saveur avec des amis que l’on poignardera joyeusement dans le dos à grands renforts de ricanements machiavéliques, avant de se faire voler ses points de victoire durement gagnés et de finir en prison alors qu’on allait atteindre l’autre bout du plateau. Un plaisir à partager avec ses amis tant qu’on en a encore.

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